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LE THÉ
(D'après un article paru en 1833)
Que de livres n'a-t-on pas fait contre le thé ! Cependant le thé a forcé ses détracteurs au silence, tandis que ses enthousiastes apôtres lui ont préparé lentement un glorieux triomphe, ont déroulé dans de beaux salons le tableau de ses précieuses qualités, et sont enfin parvenus à en faire le complément obligé de toute réunion de jeu, de musique, ou de simple causerie.
En France, le goût du thé s'est surtout répandu dans la bourgeoisie depuis 1814 ; jusqu'alors il n'était guère sorti de quelques salons un peu élevés, sauf dans certaines villes telles que Bordeaux, par exemple, où les moeurs françaises sont profondément empreintes des habitudes étrangères, anglaises et hollandaises. En Hollande, il se boit des quantités prodigieuses de thé ; c'est même dans cette contrée qu'on a commencé à en introduire la consommation. Quelques écrivains de moeurs ont prétendu, dit le baron de Zach, Adam Smith (célèbre économiste anglais), que l'usage du thé, en ce pays, était la cause indirecte des visages larges et joufflus qu'on appelle des patapoufs. Les dames qui préparent cette boisson se trouvent devant des bouilloires toujours fort propres, et luisantes comme des miroirs ; leurs visages sont ainsi constamment défigurés par la forme arrondie des vases, et ce serait de l'impression continue produite par ces images grotesques que résultent les faces bouffies de leurs enfants. Sans admettre précisément cette explication des patapoufs, on pourrait, en quittant le ton de plaisanterie, se demander sérieusement quelle influence réciproque a pu exercer sur la constitution physique des hommes, l'échange des produits étrangers. A qui sera-t-il donné de pénétrer le mystère de ces relations, et de montrer la communauté lente et secrète qui s'établit au moyen des aliments des boissons transportés à plusieurs milliers de lieues du sol qui les fournit ? Tandis que nos vins, nos étoffes, nos livres vont atteindre le sauvage jusqu'aux confins de la civilisation, nous nous enivrons du tabac de Virginie, nous adoucissons nos mets avec le sucre des Antilles, et nous les relevons avec les épices des Moluques ; nous savourons lentement le parfum excitant du café d'Arabie, ou bien nous aspirons à diverses reprises des grandes lampées d'eau imprégnées de quelques particules de thé. Ne serait-il pas possible, au milieu de ces jouissances, de ramener parfois le souvenir sur les contrées qui nous les fournissent, sur les hommes éloignés qui les ont déposées sur notre table ? Sans doute en trouverait là, de temps à autre, le sujet de quelques bonnes paroles, et peut-être d'un joli chant. La fleur du thé est blanche, et offre quelque ressemblance avec la rose sauvage de nos haies. On fait pendant l'année plusieurs récoltes des feuilles, communément trois ; les premières cueillettes jouissent du parfum le plus délicat et le plus romantique. Il en est des thés en Chine, comme des vins en France : leur qualité est classée par cantons.
Le thé venu par terre, appelé thé de caravane, passe pour être meilleur que celui qui a traversé les mers. Il n'y a réellement que deux espèces de thé, le thé vert et le thé noir, ou thé bou, qui se subdivisent chacune en plusieurs variétés. Nous n'entrerons pas dans le détail de leur nomenclature, nous nous contenterons de dire que le thé vert agit plus activement que le thé noir sur les personnes nerveuses. Le thé le plus convenable à la santé et au goût général, doit être mélangé des deux espèces, suivant une proportion qui varie en raison des individus. Quelques personnes ont cru que le vert acquérait sa couleur parce qu'il était desséché et roulé sur des plaques de cuivre ; mais cette opération, qui tendrait à jeter de la défaveur sur le thé vert, est entièrement fausse ; les analyses les plus exactes n'y ont jamais fait découvrir la moindre particule de cuivre. Les Européens qui font le commerce du thé ont recours, pour leurs transactions avec les Chinois, à des experts de cette nation, qui ont la faculté de distinguer les diverses qualités des feuilles par la teinte de l'infusion. Voici une anecdote curieuse que raconte à ce sujet la capitaine Blanchard, dans son Manuel du commerce de la Chine (1806) :
On voit que les Chinois sont arrivés à une délicatesse de goût désespérante pour les gourmets, qui chez nous se piquent d'être de fins connaisseurs. Ils portent l'attention la plus minutieuse dans les apprêts de leur boisson favorite ; ils ont même des professeurs qui enseignent l'art de faire les honneurs d'une table à thé. Chez les Européens, aujourd'hui, la manière de servir le thé est devenue aussi un art, et fait partie de l'éducation d'une demoiselle de maison. Sur ce point, comme sur plusieurs autres, l'Europe se trouve encore à la suite de la Chine.
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